Les médias peuvent-ils tout dire ? Quand « Pentagon Papers » fait réfléchir sur la liberté de la presse actuelle

Après quelques films au succès mitigé (Le Pont des Espions, Le Bon Gros Géant), Steven Spielberg est définitivement de retour avec Pentagon Papers et nous livre un film historique et pourtant bien ancré dans le monde actuel sur la vision de la liberté de la presse. Par Aubane Lemaire

Pentagon Papers, l’enquête pour la vérité

Spielberg nous conte l’histoire vraie des journalistes du Washington Post qui se retrouvent en possession d’un rapport confidentiel commandité par le secrétaire à la défense Robert McNamara. Le rapport accable les gouvernements américains des vingt dernières années sur la guerre du Vietnam. Bien qu’ils savaient qu’elle pouvait être gagnée, ils continuaient à envoyer les jeunes soldats sur le front, tout en assurant au peuple que les États-Unis sortiraient vainqueurs. Faut-il publier ce rapport classé secret d’état et donc transgresser la loi ? Faut-il dire la vérité au peuple ? Ou faut-il suivre la pression des politiques qui veulent interdire la publication ?

Meryl Streep et Tom Hanks (Fox, Amblin Entertainment)

C’est le dilemme de Ben Bradlee, rédacteur en chef (Tom Hanks), et de Katharine Graham, directrice du journal (Meryl Street). Et si Spielberg, comme à son habitude, parvient à reconstituer les années 70 dans les moindres détails (la rédaction et ses journalistes avec leurs machines à écrire au look très vintage), ce genre de situation est encore présente aujourd’hui. Alors que la liberté de la presse est un débat qui fait rage, Donald Trump est devenu l’incarnation d’un mouvement anti-presse et anti “fake news”.

La presse est-elle vraiment libre ?

Reporters Sans Frontières met la France à la 39e position au classement de la liberté de la presse. À titre de comparaison, les États-Unis sont 43e, tandis que la Norvège et la Corée du Nord se partagent les extrêmes, respectivement premier et dernier du classement. RSF juge ici l’indépendance des médias, le pluralisme et la sécurité des journalistes.

La France a une bonne position, mais n’excelle pas. La cause ? La multiplication des “attaques” des politiques envers les journalistes, surtout au moment des présidentielles, où les médias analysaient les moindres faits et gestes des candidats et rectifiaient parfois des erreurs dans les discours. Jean-Luc Mélenchon en avait d’ailleurs fait un article intitulé “Les médias poubelles et les ordures” dans lequel il se défend contre les médias qui lui “crache[nt] dessus”, l’“insulte[nt]” ou le “ridiculise[nt]”.

Washington Post décident de la publication (Fox, Amblin Entertainment)
Pentagon Papers avec  Tom Hanks et Meryl Streep (de gauche à droite)

RSF souligne également que “le paysage médiatique français est largement constitué de groupes dont les propriétaires ont d’autres intérêts que leur attachement au journalisme”. L’exemple le plus connu est probablement Vincent Bolloré, propriétaire du groupe Canal et au cœur de plusieurs polémiques, notamment la grève d’iTélé en 2016. Cette situation porte atteinte au pluralisme de l’information, car si une seule personne contrôle plusieurs médias (parfois même un mélange entre télévision et journaux papiers), alors pour RSF il y a une “menace sur l’indépendance éditoriale” et la pluralité des points de vues qui peuvent être exprimés.

De là vient la question : les journalistes peuvent-ils encore “critiquer” les politiques, rectifier les erreurs dans leurs interventions, ou même rendre public des sujets sensibles et parfois top secret ?

« La presse a le rôle presque suprême d’un contre-pouvoir « 

Historiquement, la réponse devrait être oui. Aux États-Unis, et de manière générale dans les pays anglo-saxons, la presse a le rôle presque suprême d’un contre-pouvoir. La presse permet aux personnes qui ont un quelconque pouvoir, politique ou non, de rendre des comptes. La liberté de la presse est d’ailleurs ancrée dans le Premier Amendement de la Constitution américaine, d’où la colère des journalistes américains lorsque Donald Trump les évince de ses conférences, refuse de répondre à leurs questions ou les contourne en publiant directement sur Twitter.

Julian Assange (par Rupert Hartley, AP, Shutterstock)
Julian Assange, fondateur et rédacteur en chef de WikiLeaks / Crédits : Rupert Hartley, AP, Shutterstock

Publier des informations décrites comme “confidentielles” a même déjà eu des impacts positifs pour les peuples concernés, dès lors qu’elles étaient vérifiées, re-vérifiées et surtout qu’elles ne mettaient pas en danger d’autres personnes, notamment en temps de guerre. Le cas des Pentagon Papers a exposé les mensonges du gouvernement et a renforcé les protestations contre la guerre du Vietnam, participant indirectement à sa fin.

Le journalisme d’investigation en voie de disparition ?

Les lanceurs d’alerte les plus connus sont ceux de WikiLeaks, dont Julian Assange, le fondateur, et Chelsea Manning, une ex-militaire accusée de trahison. Chelsea Manning avait livré à WikiLeaks des documents secrets accablant l’armée américaine, et notamment une vidéo aérienne dans laquelle un hélicoptère américain tirait sur des civils en Irak. Parmi eux, deux journalistes de Reuters. La révélation a fait le tour du monde et a déclenché de nombreuses contestations de la politique de guerre américaine qui tuerait des civils au lieu de cibler les terroristes. Et ces révélations n’auraient jamais été connues si elles n’avaient pas été relayées par les médias.

Pour les raisons évoquées plus haut, notamment la méfiance concernant l’objectivité des journalistes, le journalisme d’investigation n’en est plus vraiment à ses beaux jours. Et il a toujours été une “tradition” plus anglo-saxonne, d’ailleurs le Boston Globe avait aussi eu son heure de gloire en révélant un scandale d’abus sexuels au sein de l’Église Catholique, sujet du film Spotlight (2015).

En France, ce sont des publications comme le Canard Enchaîné ou Mediapart qui révèlent ce genre de sujets. Beaucoup s’étaient indignés de “l’acharnement” contre François Fillon et le scandale des emplois fictifs de sa femme. La réponse de beaucoup de journalistes et certains citoyens face à la défense de François Fillon qui disait que ces actes, s’ils s’avéraient vrais, n’étaient pas illégaux : “ce qui est légal est-il pour autant juste ?” Nous n’allons pas nous lancer dans la philosophie, mais dans un contexte économique difficile pour la France, cette affaire a été plutôt mal vue, considérée comme “injuste” par certains, et cela semblait ici justifier la publication.

De par la diminution de l’indépendance des médias et le nombre grandissant de grands groupes, les journalistes ne sont plus impartiaux. Beaucoup de journaux ou de chaînes de télévision semblent avoir une ligne éditoriale plus ou moins dictée par un courant politique, ce qui amène au manque de confiance de certains citoyens ou de politiques comme Donald Trump.

Pourtant, ce manque de confiance semble assez relatif. D’après un sondage mené sur 70 personnes (francophones et anglophones, de tous bords politiques) sur Twitter, 63% pensent que les médias doivent publier des informations potentiellement sensibles comme des “scandales” politiques, 16% pensent qu’ils ne doivent pas publier, et 21% pensent que cela dépend des circonstances (s’il y a un danger ou non qui pourrait suivre la publication par exemple).

Manifestation après publication du rapport (Fox, Amblin Entertainment)

L’exemplarité, la transparence et la vérification des sources : les mots d’ordre du journalisme

Les sondés ayant développé leur vote en commentaires sont tous d’accord pour poser des limites à cette publication. Limites qui sont à la base dans l’éthique des journalistes, mais qui semblent parfois oubliées au profit d’être le premier sur l’info. Parmi elles : vérifier ses sources, faire des recoupements, ne pas donner dans la diffamation et ne pas céder aux rumeurs. Tandis que d’autres annonçaient clairement la tendance : “la transparence des personnes publiques est une des clés de la Démocratie” et misent sur “l’exemplarité” attendue des hommes et femmes politiques.

Si Pentagon Papers semblait un peu long à démarrer, Spielberg installant le décor du Washington Post, un journal local et familial qui allait devoir faire face au plus grand dilemme de son histoire en décidant de publier ou non le rapport McNamara, c’est aussi en seconde lecture cette réflexion sur la liberté de la presse que nous vendent des acteurs tous plus incroyables les uns que les autres.

Avec un écho à la situation actuelle, l’effusion de la rédaction est elle aussi parfaitement retranscrite dans le film. Et le rédacteur en chef Ben Bradlee nous rappelle que c’est le rôle des médias de dire la vérité au peuple lorsque les politiques ne le font pas, et que ces même médias ont droit à la liberté d’expression comme tout les citoyens. Un rôle certes diminué aujourd’hui, mais qui reste nécessaire au fonctionnement de la démocratie.

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Publié par

Aubane — 23 ans — Diplômée d'une licence de journalisme de la City, University of London. Contributrice cinéma pour Culture Frenzy

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